Bouvines

27 juillet  1214 : le destin de l’Europe s’accomplit

de  Fabio Belsanti

Le dimanche (domine dies : jour du Seigneur), 27 juillet 1214, dans les Flandres, Bouvines: l’air est déchiré des cris de guerre de milliers d’hommes armés de lances, d’épées, de masses d’armes et de lames effilées prêtes à transpercer, rompre, tailler armures et corps des hommes et des chevaux.

Des centaines de symboles, de couleurs, d’enseignes, d’ornements d’armes appartenant à des nobles et à des villes entières, des centaines de blasons héraldiques, autour desquels des groupes de guerriers à cheval et à pied se rassemblent et se reconnaissent, s’affrontent  rangés en lignes pour un temps infiniment suspendu jusqu’à ce que, à l’improviste, sur la plaine de Bouvines brûlée par le soleil de l’été, s’élève le cri de la guerre, résonnent les trompes et les tambours, le métal des armes et des armures gagne sur le silence et des centaines d’hommes s’élancent les uns contre les autres à la recherche de la victoire. Les couleurs s’emmêlent, les ornement se lacèrent, dragons, aigles et lions héraldiques, agités par qui les portent fièrement, s’affrontent dans le ciel de la mêlée.

C’est dimanche et on se bat pour le destin de l’Europe.

Au-dessus des deux rangs  composés de symboles et d’enseignes si diverses se dressent deux  armoiries, seulement deux : les lys du roi de France Philippe Auguste, qui empoigne en ce jour l’oriflamme de Saint Denis, et l’aigle entourée d’or de l’empereur saxon excommunié Othon IV de Brunswick.

Bataille de Bouvines: Philippe II Auguste s’oppose à l’empereur Othon IV

BNF, FR 2813)
fol. 253v Grandes Chroniques de France
France, Paris, 14th Century.

La trame politique qui sous-tend la rencontre est  complexe et composée de raisons et de questions  nouvelles et anciennes. Sur le champ de facto s’affrontent les régnants précités mais à côté d’eux sont rangés les hommes et les espérances du jeune Frédéric II, soutenu par le pape hiératique Innocent III comme « anti-empereur » en opposition avec le peu fiable Othon IV, lié au sort de Philippe Auguste, et le roi Jean d’Angleterre, depuis peu ayant succédé à son célèbre frère Richard Cœur de Lion,  allié à Othon dans la tentative de récupérer encore plus de territoires sur le sol de France, mais en ce jour engagé dans une guerre contre l’Anjou et le Poitou.

Désaccords et rivalités, entassés durant des siècles, en ce jour fatidique, atteignent leur apogée concentrant  sur le champ de bataille l’attention de tous les acteurs de l’histoire de l’Europe médiévale occidentale: Empire, Papauté, Royaume de France et Royaume d’Angleterre.

Sur le champ de Bouvines, prés de la frontière entre l’Empire et le Royaume de France, se trouvent rangées l’une  le visage vers le nord, l’autre vers le sud, deux  grandes armées composées d’une façon complexe d’environ 5.000 cavaliers et 15.000 fantassins.

Le roi Philippe, par l’intermédiaire des liens et obligations militaires féodaux a réussi à appeler à peu près 1.300 cavaliers d’origine noble et, grâce à l’argent et la conscription de force (un droit  ancien appelé bannus), environ 1.000 cavaliers non nobles et 4 ou 5.000 fantassins (beaucoup de ceux-ci sont d’origine citadine et fortement motivés,  unis et fidèles à la cause royale). L’empereur « illégitime » (à ce moment-là excommunié par Innocent III à cause de ses ambitions sur l’Italie) Othon toujours grâce, soit aux liens féodaux, soit à l’argent ou à la levée obligatoire, et en outre à une aide substantielle en mercenaires  reçue du roi Jean, compte plus de 3.000 cavaliers et 6 ou 7.000 fantassins.

Le cri s’élève, dit-on, et les hommes d’Othon, Flamands et Germains, s’élancèrent à l’attaque des rangs du flanc droit du roi de France. Dans une telle formation  il y avait de nombreux combattants à pied et surtout une discrète quantité de cavaliers non nobles, appelés des sergents, qui représentaient en quelque sorte, à côté des premiers groupes d’infanterie mercenaire (archers et non archers), la « classe » professionnelle de la guerre du XIII siècle. Au début le front français semble céder sous les lourds coups germaniques mais avec une partie rapide de la cavalerie française, commandée par un noble, il se jette dans la mêlée chargeant à fond les lances braquées. Le fracas des lances brisées et enfoncées dans les corps, dans les heaumes, entre le fer et le sang des ennemis est  immense.

En troupes, de part et d’autre, tous les groupes des gens en armes se lancent dans le combat. La mêlée se poursuit pendant au moins trois heures en impasse. Puis quelque chose de décisif se produit : les Germains pointent avec leurs cavaliers au centre de la formation française, droit contre le roi Philippe, mais la troupe française après un bref repli en arrière, se regroupe et, avec  les lances unies et dressées de l’infanterie communale, elle se lance dans la contre-attaque rejoignant de front Othon qui est contraint  de fuir pour ne pas tomber otage des courageuses et intrépides milices à pied françaises. Le front se rompt en faveur de Philippe Auguste, l’armée ennemie, exceptés de petits et valeureux groupes prêts à combattre au corps à corps, s’en va à la déroute et une bonne partie est encerclée et massacrée. Beaucoup de cavaliers nobles, comme il en était la coutume pour gagner un rachat, sont faits prisonniers par les Français triomphants.

Ce fut dans le sang versé à Bouvines que s’accomplit le destin de l’Europe.

Issue de la bataille de Bouvines.

(BNF, FR 2813)
fol. 256
Grandes Chroniques de France
France, Paris, 14th Century.

Philippe Auguste, par cette victoire, confirma son pouvoir de souverain et le principe concret du pouvoir de la France à l’intérieur de ses frontières et en Europe. L’aigle conquise par les Français fut offerte à Frédéric II, le « juste » empereur désigné par le pape Innocent III qui, certainement à cette époque, ne pouvait pas imaginer quel partisan de l’universalité du pouvoir impérial il avait ainsi soutenu. Othon fut mis hors de cause. Le roi Jean, vaincu aussi en Anjou, retourna dans sa patrie où, affaibli, en 1215 il dût  concéder la célèbre Magna Charta  à ses puissants vassaux.

Habituellement dans l’histoire, les batailles ne décident pas d’une façon irréversible le cours des évènements futurs, mais que serait-il arrivé par exemple si Othon avait gagné et si Frédéric n’était pas pleinement devenu empereur et si le roi Jean n’avait pas été contraint d’accorder la Magna Charta ?

Avec des « si » on ne va pas  très loin en histoire : ce dimanche-là dans le scintillement des armes de ces guerriers (« les chevaliers féodaux ») et dans le sang  des lames de ces « nouveaux combattants » (cavaliers et fantassins professionnels) s’écrivit une page indélébile et fondamentale de l’histoire qu’en anglais on définit précisément comme un: « Turning  Point ».

Copyright  ©2002 Fabio Belsanti 

Bibliographie:

Franco Cardini, Quell’antica festa crudele, Guerra e cultura della guerra dal medioevo alla rivoluzione francese, Milano, Mondadori, 1995.

Franco Cardini, Guerre di primavera : studi sulla cavalleria e la tradizione cavalleresca, Firenze, 1992. 

Philippe Contamine, La guerra nel medioevo, Bologna, il Mulino, 1986.

G. Duby, La domenica di Bouviens, Torino Einaudi, 1977.

Traduction en langue française par Monique Labas.

Histoire Index