Réalité et légende d’une rencontre présumée

De FREDERIC  II  avec FRANCOIS D’ASSISE  

Aux bons soins de Carlo Fornari et Alberto Gentile

Beaucoup de situations du Moyen Age nous sont parvenues en deux versions : une mythique, légendaire, peu crédible mais certainement attachante; et une autre rapportée par les chroniques de l’époque ou par la tradition qui, souvent incomplète, est destinée en tout cas à solliciter la fantaisie des historiens. Cette proposition s’annonce au sujet d’une rencontre présumée entre Frédéric II et François d’Assise.

 Saint François d’Assise d’après une fresque de Cimabue.

Le chroniqueur Arduino Terzi dans sa chronologie de la vie de Saint François, rapporte qu’un jour Frédéric vint à savoir qu’un certain frère d’Assise, prêchant dans le royaume, apostrophait de paroles brûlantes les personnages de sa Cour: ceux-ci ne pouvaient sûrement pas  prétendre au salut éternel, prisonniers comme ils l’étaient du vice et de la luxure. Frédéric ne se démonta pas ; homme du monde, il savait que plus d’une fois  ceux qui prêchent bien, agissent mal. « Essayons de le mettre à l’épreuve » ordonna-t-il aux siens; et il lui tendit aussitôt un piège infernal.  

Un soir François fut invité dans le château souabe de Bari, et, après un dîner digne des meilleures  libations impériales, dîner auquel il participa comme un spectateur humble mais averti, «on lui avait préparé un lit confortable et un bon feu vu que c’était l’hiver ».Pendant que le pauvre, selon son habitude, se préparait à s’étendre sur la terre nue, entra dans la chambre une dame forcément jeune et belle qui l’invita à s’allonger contre elle. Le frère ne se perturba pas: il recueillit quelques braises brûlantes du feu, les répandit au milieu de la pièce, se coucha dessus et proposa à l’hôte indésirée de s’étendre dessus juste à côté de lui. Les gens du palais qui se serraient  contre les fissures de la porte pour jouir de la scène ne voulurent pas en croire leurs yeux. Ils coururent avertir de l’insolite aventure leur maître qui voulut entrer dans la chambre. « Celui-ci est vraiment un homme de Dieu » commenta-t-il; et, se tournant vers le frère: « relève-toi, Dieu est avec toi et la parole qui sort de ta bouche est vraie».  

Récemment, on a essayé d’introduire cette légende dans l’histoire en découvrant une pierre justement  dans le château de Bari : peu importe si les « Fioretti » de Saint François, au chapitre XXIV, attribuent le même épisode non pas à Frédéric II mais au Sultan d’Egypte!  

Du côté de la documentation historique les « Fonti francescane », solidement  fiables et bien documentées, on ne conserve aucune mémoire de cette rencontre entre Frédéric et François d’Assise. Il existe seulement une vague tradition  qui démontre combien est toujours resté vivant le désir de voir face à face les deux géants du monde médiéval qui auraient eu tant de choses à se dire : mais quelles choses se seraient-ils dites? Loin de nous la tentation de créer de nouvelles légendes hors du temps, hors du lieu; mais vu que les intérêts idéaux et les  batailles des deux personnages se déroulaient sur des terrains sinon juste communs tout au moins frontaliers, il parait légitime de développer quelques considérations.  

Reportons-nous à l’année 1220, l’année possible pour une improbable rencontre.  

François est juste rentré d’un voyage en Orient où il a été accueilli par le Sultan d’Egypte Malik Al-Kamil comme messager de paix pour la libération des lieux saints. Frédéric II, rentré en Italie venant de Germanie, vient juste de recevoir à Rome la couronne du Saint Empire Romain et met la main à la reconstruction du Royaume de Sicile; mais au-dessus de lui pend l’obligation d’une nouvelle croisade, promise à des combats ethniques et religieux que par nature et par éducation, il ne veut pas provoquer. Rendant mérite à la Croisade des Excommuniés de 1229 conclue sans répandre de sang, (se référer au précédent point de ce site) l’historien français Julien Green dans sa biographie accréditée de Saint François (Milan, Rizzoli, 1984) n’hésite pas à soutenir l’hypothèse que sûrement « Malik Al- Kamil rendit Jérusalem à Frédéric II  peut-être conquis par les idées du Poverello ».  

François poursuivait sa lutte pour affirmer ses propres idées sur la pauvreté, l’esprit évangélique, la prédication itinérante; mais la Règle qu’il désirait appliquer était rejetée par la riche Curie romaine et faiblement défendue par le pontificat lui-même.

Frédéric II  est conscient de se diriger vers un conflit ouvert avec la Papauté qu’il entend réduire à ses seules prérogatives spirituelles, du reste sous la tutelle du pouvoir impérial. 

François, à l’âge de 38ans, fatigué par ses pénitences et usé par ses infirmités, s’envole vers la sainteté couronnée à partir de cet âge-là, quatre ans avant l’apparition des stigmates, le plus important signe divin. A ses côtés prend le pouvoir frère Elia de Cortone qui, partisan  de la séparation des pouvoirs temporel et spirituel, compte  trouver un juste milieu entre les deux: il mourra excommunié. Frédéric II, dans sa 26eme année, au sommet de sa puissance, commence à concevoir le rêve d’un Empire laïc universel, étendu de la Sicile à la Germanie jusqu’à l’Orient islamiste. Il semble qu’on vit un moment magique, où l’on projette  de grandes mutations de l’histoire. Une rencontre entre Frédéric II et François d’Assise aurait pu permettre de jeter les bases d’un monde plus efficace, plus juste, plus saint; en tout cas, un compte-rendu sincère du colloque historique nous permettrait aujourd’hui de connaître mieux les aventures  civiles et religieuses qui sont à la base de la société moderne.

Copyright  ©2002 Carlo Fornari et Alberto Gentile

Traduction en langue française par Monique Labas.

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L’histoire  Mineure  de  Frederic II