L’entreprise  navale

de  l’île du Giglio

de Carlo Fornari  

L’agression navale conduite par la flotte fidèle à l’empire à l’île du Giglio le  3 mai 1241 est une des pages les plus discutées de toute l’épopée sou  abe en Europe. 

Elle avait pour but d’intercepter les navires qui transportaient à Rome les prélats convoqués par Grégoire IX et d’empêcher la célébration du Concile fixée en même temps que les Pâques suivantes. 

Par cette intervention, ce n’est certainement pas notre intention de développer une défense en faveur  de Frédéric II (il n’en aurait pas besoin) ni non plus de faire de lui un saint (il ne l’était sûrement pas). Au contraire il peut être utile  de reconsidérer les faits qui ont précédé, le déroulement  et les conséquences de cet épisode, pour s’en faire une idée claire, la plus libre possible de préjugés difficiles à

- Les faits précédents -

Pour point de départ, il est utile de partir du 28 août 1230, jour durant lequel Grégoire IX déchargeait Frédéric II de son excommunication, posant les préliminaires pour entamer de bons rapports entre la Papauté et l’Empire. 

 

Gregorius papa IX
(Universitätsbibliothek Salzburg,
M III 97, 122rb, ca. 1270)

 

En réalité, il s’agissait d’une paix armée. Si l’empereur n’entendait pas renoncer à son rêve  de restaurer  un nouvel Empire Romain, le pontife n’apparaissait sûrement pas comme un agneau, disposé à renoncer au pouvoir temporel hérité de ses prédécesseurs.

Au lieu d’une compréhension réciproque, commençait une période de manoeuvres déloyales et de méfiance que seule l’aveugle faction de quelques observateurs peut imputer à une seule des deux parties. 

Frédéric II- publiait des lois plus sévères que celles de l’église contre les hérétiques mais il continuait à protéger les sarrasins qu’il avait transférés à Lucera, devenu presque un bastion contre les incursions des milices papales ; -il protégeait le Pape contraint en 1234 à se réfugier  en  Ombrie poursuivi par les Romains révoltés, mais il développait des incursions  pour intimider les populations lombardes. 

Grégoire IX n’en faisait pas moins- Il continuait à financer substantivement la fronde lombarde anti-impériale, tout en soutenant ouvertement l’Empereur contre son fils rebelle Henri qui fut arrêté, détrôné, et retenu prisonnier jusqu’à sa mort; - tandis qu il acceptait la protection  de l’empereur, il ne renonçait pas à mobiliser les moines contre lui et la hiérarchie ecclésiastique elle-même, pourtant divisée à propos d’un tel comportement.

Le virage eut lieu en 1237 quand l’armée souabe, désormais en guerre ouverte contre les guelfes des communes lombardes - il obtint la victoire historique de Cortenuova: historique pas tellement grâce à ses résultats consécutifs mais plutôt à cause des illusions de Frédéric II. En fait celui-ci croyait tenir solidement en main la situation et décida de profiter au maximum du moment favorable, au point même d’en arriver à couteaux tirés avec le pape.

L’envoi à Rome du char à boeufs des Milanais, le trophée le plus emblématique, fut considéré comme une déclaration de guerre. A partir de ce moment-là l’escalade  militaire imputable à Frédéric II ne connut plus de limites :-il poussait ouvertement les Romains contre le Pape, emprisonnait les légats pontificaux envoyés sur ses terres, interdisait la nomination des évêques. Enfin en démonstration de ses intentions d’abattre le pouvoir temporel de l’Eglise, il accorda à son fils Enzio le titre de Roi de Sardaigne, territoire que revendiquait le Pape sur la base de la Donation de Constantin, la plus colossale escroquerie jamais connue dans l’histoire.

A ce point, Grégoire IX décida de dégainer l’arme la plus meurtrière en sa possession, même si elle n’était pas nouvelle :- l’excommunication, lancée sur l’Empereur le dimanche des Rameaux de 1239. 

 A partir de ce moment, une guerre à outrance débuta entre le Pontificat et l’Empire, dans une suite de coups d’invectives inélégantes et de ripostes. 

Dans une lettre encyclique du 21 juin, Grégoire IX – définit l’Empereur comme « …La Bête qui surgit de la mer chargée de blasphèmes…qui se dresse contre le christ rédempteur du genre humain… ». 

En face d’une argumentation, l’Empereur _ renvoyait la monnaie, définissant le Pape « … le Pharisien assis sur la chair d’un dogme pervers, oint d’une huile de traîtrise et violence (…). Nous soutenons que c’est lui le monstre à propos duquel on lit ».

- LA   GUERRE   DÉCLARÉE- 

A partir de cela, la Tiare et la Couronne avaient perdu toute voie de repacification qui ne soit pas rendue inconditionnelle par Frédéric II; tous les deux étaient prêts à utiliser n’importe quel moyen pour imposer ses propres raisons, valides ou prétextées.

Et à ce propos les positions étaient suffisamment claires. 

Grégoire IX- en présence d’un Sacré Collège divisé et de la puissance catholique européenne en position d’attente, pouvait uniquement faire du recrutement du côté des Romains, toujours prêts à se ranger vers qui serait en grade de leur garantir  une existence moins précaire ; Frédéric II- jouissait de l’avantage d’une armée efficace, et d’une diplomatie experte sinon vraiment fidèle. 

Le premier à bouger fut Frédéric II qui,- ayant enrôlé une armée bien armée en Lombardie, partit de Pavie avec l’intention d’envahir les possessions pontificales et de conquérir militairement Rome.

Comme réplique, Grégoire IX- poussa les vénitiens à envahir les Pouilles espérant ouvrir un nouveau front contre son ennemi- et il prévoyait de retourner vers lui l’orgueil et la fidélité des Romains, en contraignant Frédéric II à renoncer à son entreprise.  

Tandis que les invectives augmentaient et coupaient la route à la diplomatie, Grégoire IX commença à opérer pour mettre à profit le succès obtenu ; et il décida de convoquer à Rome un concile œcuménique  pour Pâques 1541 : une occasion facile pour réitérer à l’empereur son excommunication et veiller à une impossibilités d’appel à ses dépositions.

-  LA  BATAILLE -

Pour éviter le risque d’une défaite religieuse et politique irrémédiable, dans un climat de conflit croissant, Frédéric II- disposa des mesures  très efficace pour un projet hardi, un défi inédit pour l’autorité papale: empêcher  que les pères conciliaires puissent arriver à Rome de quelque partie de l’Europe que ce soit. 

 

De la chronique de Giovanni Villani, Code Ghigi (XVI siècle), la bataille de l’île del Giglio.
 

La première initiative fut d’ordre persuasif, pourtant elle contenait une maque de pression morale: « Rome est en proie  à la violence et au chaos- écrit-il dans une lettre  adressée aux prélats, en général des personnes âgées, déjà peu favorables à entreprendre un voyage aussi long et désagréable- les religieux sont en conflit entre eux, les églises sont profanées. Partout  la saleté règne, l’air est fétide, et la chaleur insupportable, l’eau très mauvaise, la nourriture immangeable. Les routes sont infestées par les scorpions et d’autres animaux dégoûtants. Les habitants sont perfides, cruels et violents, incapables de fournir une hospitalité décente…Restez éloignés d’une telle ville! ». 

Non content,- il a prévu de bloquer les voies de communication terrestres directes vers Rome avec l’aide de l’armée- et ordonna l’assaut des navires qui, de Gênes transportaient les prélats français et anglais vers le port de Civitavecchia. 

Le combat bref mais cruel, eut lieu le 3 mai 1241 entre l’île de Montecristo et celle du Giglio, à peu de milles des écueils de Toscane de la Meloria. 

Les acteurs furent les galères siciliennes que flanquaient des moyens mis en œuvre par la commune de Pise. 

 

Situation de l’île del Giglio dans l’archipel toscan.

De nombreux « mon seigneurs » périrent au cours de la bataille. Parmi les autres quatre cents prisonniers, quelques uns furent échangés contre des Pisans maintenus dans les prisons génoises, les autres furent transférés dans des forteresses des Pouilles d’où ils commencèrent à exercer une pression sur le Pape pour le pousser à la paix.

 

 

-   LES CONSÉQUENCES -

Frédéric II considéra la bataille navale comme la célébration de la reconnaissance de son innocence,  la victoire comme une claire manifestation de la volonté divine. Si bien qu’il décida de déclencher une attaque définitive à la Cité des Césars.

En marche sur Rome, l’armée impériale, après avoir conquis Terni, Tivoli, Albano, à la fin de juillet avait fixé son camp à Grottaferrata. 

L’entrée à Rome était donnée pour imminente, les résistances presque nulles, l’humeur des habitants de la Cité rendue aux nues, quand une nouvelle secoua le camp impérial : Grégoire IX, brisé par les désagréments de la guerre et par les préoccupations causées pour ses possessions, avait rendu l’âme à Dieu le 22 août 1241. 

A la cour, la nouvelle fut  accueillie  par des sentiments contrastés. Et, pour dominer la situation, Frédéric II annonça personnellement la nouvelle aux cours européennes, aux amis, au monde. En même temps il assuma une décision inattendue, non appréciée des Romains et encore moins des mercenaires qui voyaient encore une fois s’éloigner la possibilité de tirer certains profits de l’occupation de la Ville. Sans même interpeller ses plus fidèles conseillers, il ordonna d’interrompre les hostilités en faisant replier son armée vers le sud. De toute évidence il ne tenait pas à vexer la Cour Papale en période de vacance du Siège, ou peut-être espérait-il avoir rapidement en face de lui un Pape beaucoup plus souple dans ses rapports. 

La mort du Pape que le Souabe  avait défini comme «un prêtre injuste et arrogant», dont il dit de sa politique «…la paix disparaît de la terre, la guerre fut âpre, beaucoup furent exposés au danger de mort… » avait sauvé Rome du Sac (pillage) et la chrétienté d’une grave injure. 

Il resta le fait que l’épisode de l’Ile du Giglio représentait  une lourde erreur politique.- Il fut utilisé sans scrupule par la propagande guelfe pour discréditer l’Empereur aux yeux des fidèles, -et même  à partir de ce moment les gouvernements européens commencèrent à voir en lui un homme pas du tout fiable, à tel point qu’il aurait été capable d’user de n’importe quel moyen pour conquérir le pouvoir absolu. 

Avec la défaite subie en 1248 à Victoria, dans les environs de Parme, l’agression navale contre des hommes seulement coupables d’obéir à un ordre de leur chef, est certainement une des causes immédiates du déclin politique prématuré de Frédéric II. 

Copyright  ©2005 Carlo Fornari 

Traduction en langue française par Monique Labas.

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