Roger I de Hauteville

de Fara Misuraca

Les Normands, population connue dans le haut moyen âge sous le nom de Vikings, étaient des bandes aguerries d’aventuriers qui, du territoire de la Scandinavie, se répandirent, avec une diaspora impressionnante, sur toute l’Europe. Rollon s’installa en Normandie dès 896 et devint grâce à ses mérites de guerre vassal du roi de France, obtenant, en 911, la reconnaissance de ses possessions. C’est de ce duché que, désormais chrétiens et latinisés par la langue et en partie dans leurs coutumes, les Normands se mirent en route pour leurs entreprises  les plus importantes.

 

Navires normands, de la tapisserie de Bayeux (réalisée très probablement par un atelier anglais aux alentours des années 1070-1077).

 

C’est de là que Guillaume le «Bâtard», connu  ensuite sous le nom de «Conquérant», aborda en Angleterre tandis que d’autres groupes de mercenaires - le plus souvent des fils cadets de l’aristocratie féodale à la recherche de la fortune - pénétrèrent en Italie méridionale au début du XI siècle. Descendus comme mercenaires, bien vite les Normands réussiren à s’insérer dans les querelles qui opposaient les papes romains, les ducs lombards de Benevent et de Salerne, les arabes de Sicile et les byzantins des Pouilles et de Calabre. Les participants des entreprises les plus importantes furent les Drengot, parmi lesquels Rainolf devint comte d’Aversa, mais surtout les membres de la famille de Tancrède de Hauteville. Débarqués en 1035, ils commencèrent au service de Rainolf leur extraordinaire carrière, destinée à se terminer par la conquête de toute l’Italie méridionale et de la Sicile et par la constitution d’un royaume qui devint le plus puissant  et le plus important de cette époque.

Il est juste de se souvenir des acteurs les plus fameux de cette entreprise : Guillaume Bras de Fer, qui devint comte des Pouilles, Robert Guiscard, duc des Pouilles et de Calabre, Roger le «Bosso» (le buis), comte de Calabre et de Sicile, et Roger II, premier roi de Sicile. (voir la note)

Roger le «Bosso», dernier né de Tancrède, commença sa carrière en sourdine, à l’ombre de son frère Robert. Ensemble ils se lancèrent à la conquête des principautés lombardes de Benevent, Capoue et Salerne, des duchés, qui étaient encore nominalement byzantins, de Naples, Sorrente, Amalfi et Gaeta, du  Catapanat des Pouilles et de Calabre et de l’émirat arabe de Sicile. Les conquêtes des Hauteville troublèrent beaucoup le Pape mais leur ascension  fut irrésistible aussi à cause du soutien des princes locaux qui, aveuglément, continuaient à les considérer comme de simples soldats à l’aventure. Les relations entre le Pape et les Hauteville ne furent jamais calmes, mais en vertu de leur suprématie militaire (Giscard avait même réussi à capturer le pape Léon IX et à le retenir prisonnier pendant neuf mois, en 1053) grâce à l’accord de Melfi (1059) les Hauteville obtinrent le privilège de se considérer vassaux de la papauté, gagnant la reconnaissance de leurs droits féodaux sur l’Italie méridionale et sur la Sicile, encore à conquérir.

Robert fut reconnu duc des Pouilles et de Calabre et Roger, en tant que son vassal, obtint le château de Mileto, en Calabre, où il établit sa résidence et s’entoura d’une cour de « Gran Contado » imitant le modèle byzantin. Roger fit de Mileto sa capitale et depuis cette cour, il exerça une activité d’augmentation de sa propre puissance militaire et politique et tissa un dense réseau  de rapports internationaux avec les chefs d’état et la papauté.

A Mileto au Noël de 1061, on célébra ses noces avec la Normande Judith d’Evreux, on  célèbrera ses secondes noces avec la Lombarde Eremburga et enfin, en 1089 ses troisièmes noces avec Adélaïde del Vasto, de la famille des Alemarici de Monferrat.

 

Roger I - gravure, faisant partie de la série dédiée au roi de la dynastie normande qui se compose des quatre premières feuilles du volume « effigies de tous les rois, qui ont dominé le Royaume de Naples à partir de Roger I Normand… », imprimé  à Naples en 1602 par Giovanni Giacomo Carlino. L’auteur de la gravure est anonyme.

 

Une fois leur suprématie confirmée au sud de l’Italie, les frères de Hauteville débarquèrent en Sicile appelés par l’émir de Catane, très engagé dans une guerre sanglante avec le calife d’Agrigente. Le secours porté à l’émir de Catane était seulement un prétexte pour commencer la conquête de la Sicile et être en même temps considérés comme les « libérateurs »  des minorités chrétiennes encore présentes sur l’île après deux siècles et demi de domination musulmane. En février 1061, Roger organisa un débarquement à Messine avec un peu plus d’un millier de soldats. Messine tomba sans opposer de résistance et à partir de cette ville les Normands arrivèrent facilement à Castrogiovanni et Agrigente. Ce n’était qu’un début parce que la véritable  expédition fut organisée au printemps de 1062, quand Roger, avec des troupes fraîches retourna en Sicile dans l’intention d’occuper l’île toute entière. Les années de la conquête furent difficiles. Un violent combat eut lieu à Cerami, à l’ouest de Troina. Malaterra raconte que les forces normandes étaient réduites. Ni la papauté, ni Pise, ni Gènes, qui tirèrent tant d’avantages des conquêtes normandes ne lui fournirent d’aide.  Mais Roger réussit également à mettre en fuite ses ennemis. Les Normands contrôlaient désormais une vaste zone, de Messine à Troina, où Roger installa sa capitale insulaire. Par une série de difficiles batailles qui virent tomber une à une les villes les plus importantes, grâce aux renforts arabes arrivés d’Afrique, au mois d’août 1071, il rejoignit les portes de Palerme.

Le siège dura jusqu’en janvier 1072, quand Roger avec l’aide de Guiscard réussit à pénétrer dans la ville fortifiée et la capitale tomba entre ses mains. Une messe solennelle fut  célébrée dans l’antique Duomo, qui avait servi de mosquée pendant 240 ans. Peu à peu tombèrent aussi Castrogiovanni, Butera et enfin, en 1091, Noto. Il fallut trente ans à Roger pour conquérir la Sicile entière et les îles de Malte et Pantelleria, dont la possession rendra plus sûrs les trafics dans le canal de Sicile et permettra de pratiquer des échanges commerciaux avec les pays qui bordent la Méditerranée.

En outre Roger, profitant du conflit des investitures entre le pape et l’empereur germanique concéda quelques faveurs à la  papauté, soutenant le pape Urbain II contre l’empire, mais tout en se montrant généreux avec les diocèses qu’il fonda lui-même et fit adhérer à Rome, il ne restituera jamais le considérable patrimoine sicilien qu’il avait confisqué à Byzance.

 

Robert de Grandmesnil célèbre les noces de Roger et de Judith d’Evreux (de la tapisserie du Château de Pirou, Normandie).

 

Urbain II descendit personnellement en Sicile, à Troina, pour ratifier ses actes, mais quand, plus tard, il se permettra de nommer l’évêque de Troina  son légat, Roger, emprisonnera l’évêque, fera annuler au pape sa nomination et enfin, en 1098, sous l’excuse d’avoir libéré la Sicile de l’Islam, il optera pour le titre de Grand Comte de Sicile et de Calabre et la prérogative de « légat apostolique », qui reconnaissait au Grand Comte et à tous ses successeurs la juridiction sur toutes les affaires ecclésiastiques à condition que ne soit pas touché le dogme de la foi ni le salut de l’âme et par laquelle tous les évêques siciliens (excepté ceux de Lipari, dont le diocèse est ultérieur) étaient directement nommés par le roi de Sicile. Pour la gestion d’un tel privilège, un institut juridique spécial fut créé, le tribunal de la monarchie, où on comprend le terme de « monarchie » dans le sens d’unité de commandement administratif et ecclésiastique.

Tandis que la majeure partie de l’Europe est encore féodale, s’installent, dans l’Italie méridionale, avec Roger, les bases d’un état moderne. Le roi ne gouverne plus par l’intermédiaire de ses feudataires, mais par l’intermédiaire de ses fonctionnaires (bureaucrates de l’état et non puissants seigneurs). Différemment du reste de l’Europe qui devient de plus en plus intolérante, il est tolérant envers les  coutumes et les traditions grecques, latines et arabes qui coexistent  dans le sud à cette époque, laissant les propriétés et la liberté de culte. Il n’y est pas entraîné par bonté d’âme : ce fruste guerrier a compris qu’il est plus pratique de profiter des systèmes byzantins et musulmans expérimentés que d’imposer un système féodal de type européen et pour cela il a besoin de fonctionnaires qu’il ne peut certainement pas trouver dans ses troupes. Il réussit à fonder des rapports aristocratiques féodaux s’accordant avec le concept oriental selon lequel un chef n’est pas  «premier parmi ses égaux», mais est souverain, presque «divin».

Pour ne pas affaiblir son pouvoir il gardait pour lui la plus grande partie des territoires et quand il concédait des terres aux autres il se réservait l’usage des mines, des salines et des forêts, récupérant les terres qui ne trouvaient pas d’héritiers ou en cas d’infidélité. Si d’un côté il respectait les langues et les religions des grecs et des arabes, dont il se servait pour l’organisation de l’état, de l’autre il se consacrait à la rechristianisation et à la relatinisation des diocèses de Calabre, des Pouilles, de la Basilicate, déjà soumise au patriarche de Constantinople, et de la Sicile, qui avait été musulmane pendant plus de 200 ans, grâce à l’institution de nombreux monastères latins, avant tous les autres  la Sainte Trinité de Mileto. Il fit construire des cathédrales comme celle de Troina, première capitale normande, et de Catane, il institua de nouveaux diocèses (grâce au titre de légat apostolique dont il jouissait), et favorisa l’immigration des Français, des Anglais et des Lombards, pour repeupler ses terres à la suite des guerres, des famines et de l’expatriation des musulmans. Avec Roger de Hauteville la Sicile recommença à faire partie du monde occidental mais en même temps ne coupa pas les liens avec l’orient, maintenant pour le Grand Comte, des armées musulmanes et des rapports d’amitié et de commerce avec tout le bassin méditerranéen. A un tel point que selon  une hypothèse suggérée par l’historien  musulman Ibn al-Athir  (XII-XIII) la conquête de la Palestine  serait due essentiellement à une question d’équilibre géopolitique et d’intérêts économiques entre souverains et feudataires franco-normands et arabes puissants. Elle aurait justement été suggérée par le Grand  Comte Roger aux Français pour les détourner de la conquête de l’Afrique méditerranéenne, qui aurait interrompu ou rendu plus difficiles ses trafics avec les régions musulmanes d’Afrique. En fait Ibn al-Athir raconta qu’une délégation d’ambassade envoyée par les Francs qui demandaient une alliance militaire et un soutien logistique en Sicile pour la conquête de l’Afrique avait rejoint Roger.

 

Roger I Grand Comte de Sicile.

 

Celui-ci ayant rassemblé ses conseillés, favorables au projet, aurait manifesté, au contraire, d’une façon grossière et… bruyante sa désapprobation, décourageant d’une manière sonore («levant une jambe il fit  une grande pernacchia (bruit vulgaire fait avec les lèvres en signe de dérision et de dégoût)  en disant : «Ma foi cela vaut plus  que votre discours même », expliquant qu’il ne tirera rien de l’entreprise, quelqu’en soit le résultat : « s’ils conquièrent le pays celui-ci leur appartiendra et ils devront recevoir l’approvisionnement de Sicile, en venant je perdrai la somme que rapporte chaque année la valeur de la  récolte ; et si au contraire ils ne réussissent pas, ils passeront au retour ici et me causeront des embarras, et Tamin (l’émir de Tunis) dira que je l’ai trahi et que j’ai violé le pacte signé avec lui, et les communications et rapports entre nous seront interrompus ».  Pour ces raisons Roger répondit non à l’alliance, mais suggéra une alternative : «Si vous êtes décidés à faire la guerre aux Musulmans, la meilleure chose est de conquérir  Jérusalem, que vous libérerez de leurs mains et vous en tirerez mérite».

Il mourut à Mileto le 22 juin 1101, à l’âge de soixante dix ans. Il fut un chef riche et puissant mais  le sens de la stabilité manquait encore à son état ; il était un nomade comme ses ancêtres vikings (et, même, comme ses successeurs) et passa sa vie à voyager avec sa cour, son administration et son trésor. Sa troisième épouse devint régente, la Grande comtesse Adélaïde, dont il avait eu deux fils : Simon et Roger. Simon, l’aîné mourut encore tout jeune, laissant pour héritier le petit Roger qui à 10 ans devint Grand comte de Sicile et qui deviendra le premier roi de Sicile. La figure et le personnage de Roger I, qui avec son frère Robert Guiscard avait réalisé la conquête normande du Mezzogiorno d’Italie, restèrent un point de référence essentiel dans l’histoire de l’Europe médiévale. Le rude guerrier, acteur d’âpres et dures batailles s’était révélé un sage homme d’état assez pour être considéré comme le monarque le plus influent de l’Italie continentale.

 

La Katabba de Monforte San Giorgio.

 

En Sicile la saga de l’arrivée de Roger de Hauteville a été racontée de tant de façons par les chanteurs ambulants, les marionnettes, les peintres… mais particulièrement c’est la manière dont les habitants d’un village sur les monts Peloritani qui la racontent aujourd’hui encore : avec cloches et  tambour. Pendant  vingt jours, du 17 janvier au 5 février à six heures du matin et à sept heures du soir résonne dans la vallée la tammuriniata et la campanata  de sainte Agathe qui avec 25 rythmes différents(précédemment il y en avait beaucoup plus) confiés à l’inspiration des exécutants perchés sur le campanile, représente l’arrivée du messager qui annonce l’arrivée de Hauteville, le trot des chevaux, le pas feutré du chameau sur lequel, selon la légende, avançait Roger et la fuite des Sarrasins.

Cette inhabituelle sérénade a aussi un nom curieux: Katabba. Les propositions étymologistes pour ce mot sont nombreuses mais deux paraissent  particulièrement intéressantes : la dérivation du grec katabasis (descente) ou de l’arabe Qataba (rassemblement) ou les deux ensemble. Une sorte de syncrétisme linguistique qui se reflète aussi dans la coprésence du tambour, héritage arabe, et des cloches, héritage chrétien.

Note : «Il était typique des Normands que les personnes, vu qu’elles ne possédaient pas de nom de famille, soient appelées par des signes particuliers visibles le comte Roger, par exemple, fut dit le «Bosso» parce qu’il était robuste et d’aspect prestant, le duc Robert  fut appelé le «Guiscard» parce qu’il était astucieux  et vif d’esprit, Guillaume d’Angleterre fut nommé le « Conquérant » parce qu’il avait conquis l’île d’Angleterre, etc.… ». (De Blasi dans l’histoire de la Sicile) Retour au début

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Bibliographie:

  • Amari, Storia dei musulmani di Sicilia, Firenze 1854

  • Di Blasi, Storia di Sicilia, Palermo, 1864

  • D. Mack Smith Storia della Sicilia medievale e moderna, Laterza , Bari

  • L.  Natoli, Storia di Sicilia, Flaccovio Editore Palermo, 1979

  • J. J. Norwich, I normanni del Sud, Milano 1972

  • I. Peri, La Sicilia Normanna, Vicenza, 1962

  • G. Quatriglio, Mille anni in Sicilia, Marsilio, 1996

  • S. Tramontana, I normanni in Italia, Messina, 1970

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